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INFORMATIONS > BIBLIOGRAPHY > Marie Darrieussecq "On ne se brode pas tous les jours les jambes", 2003.
![]() Belinda, “Collection Automne/Hiver 2004/04″, 2003 On ne se brode pas tous les jours les jambes. On ne se brode pas tous les jours les jambes. C’est quand même une grande affaire. Il faut avoir une occasion spéciale. Or, cette année-là, je mariais ma soeur. Et de fil en aiguille, c’est à ce mariage que j’ai rencontré mon mari. J’avais essayé quantité de robes, pour faire la demoiselle d’honneur, mais la plus jolie était si courte qu’il fallait tout de même habiller un peu les jambes. C’est plus frais, c’est estival — le mariage était fixé pour le 10 juillet. Pour ma famille, les broderies de peau gardent une connotation archaïque. Ma mère, par exemple, est du genre à confondre piercing et mutilation, broderie et mariage arrangé. Elle sous-estime totalement le come-back de la broderie. Bref, je ne savais pas à qui m’adresser. Il existe bien des officines spécialisées, les mêmes où on vous les épile, les jambes, où on vous fait le ³maillot² et les aisselles, où l’on vous teint cils et sourcils. Mais les quelques amies qui s’y sont fait broder n’ont jamais été contentes du résultat. Le fil est grossier, le motif vulgaire, les couleurs flashy. Je me suis dit : pourquoi ne pas essayer moi-même ? Ma mère, ma grand-mère et mon arrière-grand-mère sont douées, pour les broderies. Une sorte de tradition familiale. Ca a commencé par des alphabets, à l’école. On leur apprenait à écrire comme ça, aux filles, dans le temps. On leur enfonçait le français dans le crâne, avec interdiction de parler la vieille langue. Elles prenaient des mues d’anguille ou de lézard, pour s’entraîner, et elles brodaient, A, B, C, D, jusqu’à savoir écrire leur propre nom. Et pour finir “Pensionnat saint-Michel, Ciboure”. J’ai fait encadrer plusieurs de ces alphabets, ils sont dans mon bureau. J’écris, en français, sous leur patronnage. Les mues se sont un peu desséchées, mais il y a des moyens modernes, maintenant, pour en prolonger la tenue. Et les fils sont restés impeccables, d’un beau rouge d’origine. Mon arrière-grand-mère est morte, ça va sans dire. On vit vieille dans la famille, mais quand même. C’était une coquette, paraît-il, mon arrière-grand-mère, du genre à se broder des jarretières sous ses robes longues. On a oublié qu’à l’époque, dévoiler sa cheville était une invitation voluptueuse. Mon arrière-grand-mère, ça l’aurait amusée, je crois, de me broder les jambes, et que j’apparaisse ainsi sur les photos du mariage. Elle les aurait exposées avec malice sur sa cheminée. Elle admirait la finesse de mes jambes, quand j’étais petite, elle disait qu’à côté de moi toutes les filles (ma soeur comprise) avaient de gros poteaux, c’était son expression. Ma grand-mère, elle, est toujours en vie, mais je ne me voyais pas lui demander ce service, surtout pour le mariage de son autre petite fille. Ma grand-mère ne se brode que les mains, comme font les vieilles provinciales, et toujours du même motif, un cachemire discret d’une couleur unie, brun-rouge. Après que j’ai eu mes premières mues, quand ma mère m’a permis de me faire broder les oreilles et de me maquiller un peu, elle a été choquée, ma grand-mère. Il faut dire que j’étais très jeune. J’ai mué très tôt. Je n’étais pas au courant de ce qui allait se passer. On ne parlait pas de ces choses-là, à la maison. La peau a commencé à se décoller sur le devant de la poitrine, dès le deuxième jour je pouvais glisser ma main entière par dessous. J’avais à peine deux petits bourgeons de seins, mais déjà je muais. On était en septembre, à la rentrée des classes, il faisait très chaud et je me couvrais d’un col roulé. Quand les cuisses ont mué, en commençant à l’aine et tout autour du sexe, que j’avais encore quasiment sans poils, j’ai pu me cacher sous un jean. Mais ensuite mes mains ont mué. Sous mon bureau, en classe, je décollais les lambeaux, je tirais dessus le plus loin possible pour qu’on en finisse, jusqu’à me faire saigner. Ensuite, je ne savais pas quoi faire des lambeaux. Je les roulais entre mes doigts pendants des heures. Je n’écoutais rien en cours. Je ne pensais qu’à ça. J’étais terrifiée à l’idée que mon visage mue aussi, je manquais pathétiquement d’informations. Je regardais les profs, les profs femmes, et je me demandais : est-ce que celle-ci mue aussi, en ce moment ? Est-ce qu’on a toutes ça ? C’est ma soeur qui a fini par me montrer, pour les conseils pratiques. Et puis naturellement, au bout de quelques jours la mue a fini par s’arrêter. Une fois que j’ai eu accepté ma précocité, j’ai pu observer à loisir autour de moi. Les éruptions de poils sur le corps des garçons, les décollements de peau sur les filles. J’étais stupéfaite que certains et certaines se plaisent à exhiber leur métamorphose. Une des filles les plus délurées de la classe s’est fait broder un coeur sur l’épaule, avec les jeunes poils tout neufs de son petit ami. Elle s’est fait exclure deux jours avec interdiction de reparaître ainsi, mais c’était une héroïne à mes yeux. Moi, je continuais à me cacher quand je muais, chaque mois c’était une épreuve. Le fond de mon ventre s’était mis à muer aussi, naturellement, et c’était douloureux, comme cela arrive souvent chez les très jeunes filles ; le sang qui accompagnait ces lambeaux-là me dégoûtait et j’ai mis des années, par la suite, à accepter de faire l’amour pendant mes mues. Autant dire que j’avais bien calculé le jour, pour me faire broder les jambes, et les fils allaient tenir sans problème pour le mariage de ma soeur. Ce n’est jamais joli, la peau qui mue autour d’une broderie, même si les fils plongent assez profond pour résister plusieurs mois. Je trouve que ça fait sale. Maintenant que les broderies sont revenues à la mode, je trouve ça particulièrement beau sur les femmes enceintes, parce que bien évidemment il n’y a pas ce problème de pelures autour des fils. Ma soeur se marie parce qu’elle est enceinte. Je ne veux pas réduite son histoire à ça, mais disons que ça lui fournit l’occasion. Elle s’est fait faire une magnifique broderie sur le ventre, avec des fils élastiques qui s’écartent à mesure que l’enfant grossit. Elle a choisi une couleur et un motif traditionnels, en hommage à notre arrière-grand-mère. Un beau rouge foncé, et une feuille rosacée dont la pointe monte entre ses seins. Superbe. Sa robe blanche est taillée dans une matière translucide, comme on fait aujourd’hui, pour voir la broderie en transparence. Ma soeur se fiche éperdument de l’avis de ma mère ou de ma grand-mère. J’admire sa force. Evidemment, quand on a les moyens d’aller chez un grand couturier pour se faire broder, pourquoi hésiter ? Sa meilleure amie, qui sera son témoin, va paraît-il se faire broder le cou et le décolleté, carrément, en forme de parure végétale, feuilles en coton perlé et tiges en fils d’or. Je ne peux pas me résoudre aux officines de quartier. Et je ne veux pas demander d’argent à ma soeur. Je me suis donc entraînée, comme au bon vieux temps, sur de la mue de porc. J’en ai acheté de la non-traitée chez un boucher. J’ai dessiné les motifs au crayon, et je me suis lancée. Au bout de quelques jours j’ai réussi à obtenir exactement ce que je voulais. Un cachemire d’inspiration traditionnelle, mais dans un camaïeu de rose, mauve, pourpre, ivoire et anis. La principale difficulté, quand on est brodeuse amateur comme moi, c’est de ne pas trop serrer le fil. On a toujours tendance à trop serrer, alors qu’il faut laisser de l’élasticité au mouvement des muscles ; sinon ça bride, c’est inconfortable quand on marche et qu’on s’assoit, et ça fait des plis disgracieux. Il faisait très chaud, en ce début de juillet, et le soir, quand je rentrais du travail, je me déshabillais avec délices, je m’asseyais sur le tapis et je brodais tranquillement dans la dernière lumière du jour. Les soirées sont longues, en juillet, et je ne sentais plus peser la solitude. J’ai fini les deux jambes une semaine avant la date du mariage, exactement comme il fallait : les hématomes autour des points ont pu dégonfler et cicatriser, et le matin de la cérémonie mes jambes étaient bien lisses, avec à peine quelques piqûres encore un peu visibles. La broderie était du plus bel effet. J’ai pourtant des cycles très réguliers. Et bien il a fallu que mes mues tombent le jour du mariage de ma soeur, alors que j’avais tout bien calculé. A peine avait-elle dit “oui” que ma peau a commencé à se détacher ; en commençant autour des broderies, comme par un fait exprès. C’est allé très vite, j’ai juste eu le temps d’emprunter un gant de crin à une copine pour aller me frotter aux toilettes. La mue était tellement intense, qu’il fallait que j’y retourne toutes les deux heures, alors que normalement, une bonne friction le matin et je tiens toute la journée. J’en aurais pleuré. Du coup ma robe courte devenait ridicule, mes jambes étaient rouges d’être tant frottées, et la broderie filait par endroits. Je vous passe les détails. Les mariages, on le sait, sont l’occasion d’autres mariages. Je ne sais pas si ce sont vraiment mes broderies, qui ont attiré l’oeil de celui qui est devenu mon mari. Je sais que ce qui m’a conquise, dans cet homme-là, c’était précisément le regard qu’il portait sur ma peau. Je ne parle pas du moment où il m’a invitée à danser, et où très vite, mêlant en rythme ses jambes aux miennes, il m’a dit que je les avais jolies, mes jambes, très jolies, et que ces broderies m’allaient divinement bien. Non, je parle du moment où, m’embrassant derrière la grange, il a glissé sa main dans mon dos. Avant que j’ai eu le temps de réagir, je sentais déjà la peau se soulever sur mes épaules. J’étais horriblement gênée, mais il avançait, il avançait, et je sentais sa main glisser de plus en plus loin vers mes reins… Et c’était bon, c’était très bon… Ma peau toute neuve dessous avait la finesse d’une muqueuse, rose et fraîche, et ses doigts mettaient mes nerfs délicieusement à vif… “Vous êtes douce… très douce…” murmurait-il. J’ai cru bon de m’excuser : “j’ai mes mues”, ai-je articulé. Il a ri : “je sens bien que vous avez vos mues”. Entendre une voix d’homme nommer aussi simplement les choses, j’en étais boulveversée. “Et ça ne vous dégoûte pas ? ” ai-je murmuré. Il s’est reculé d’un pas, j’ai eu peur qu’il s’en aille. Il a pris ma nuque entre ses mains et il a approché son visage du mien. “Vous êtes une femme”, il a dit, “vous êtes une femme et j’ai envie de vous”. © Marie Darrieussecq, 2003 |